• Interview d'un prêtre catholique sur divers points liés à l'argent et à la consommation - Père Minet

    Que dit la religion catholique du regard qu'il faut porter sur l'argent?
    Le texte fondamental de référence pour les Chrétiens est l'Evangile et sur la question précise du rapport à l'argent, le Christ n'a pas dit grand-chose, n'a pas tenu en tout cas de grands discours. Il y a quand même ici ou là des remarques qu'il fait, comme par exemple: "On ne peut pas servir deux maîtres;  Dieu et l'argent." (Mathieu 6:24) Pour le reste Jésus laisse l'Homme libre de son choix et en tout cas il ne donne pas de consigne stricte et particulière sur l'usage de l'argent. Il semble pourtant assez détachée. Par exemple un jour des gens viennent le voir et lui demandent de régler un conflit d'argent et Jésus dit qu'il n'est pas là pour cela. Il renvoie ces questions là à la responsabilité des personnes qui ont la charge de régler ces problèmes.
    Evidemment, il y a aussi dans le discours et dans la pratique de Jésus tout ce qui tourne autour de la pauvreté. Jésus invite ceux qui le suivent à ne pas s'encombrer, de biens même les plus élémentaires (tunique de rechange, provisions...). Il les invite à lui faire confiance, à vivre au jour le jour et à s'en remettre à la bonté de Dieu qui leur donnera et nous donnera donc aussi ce dont nous avons besoin.

    Pensez-vous que l'argent est un sujet tabou pour les Catholiques?
    Non, je ne pense pas, l'argent n'est pas tabou. Par exemple dans le groupe des disciples autour de Jésus, on ne vivait pas d'amour et d'eau fraîche et quelqu'un était responsable de l'argent, mais cet argent était commun. La bourse était commune, c'est d'ailleurs Judas qui s'en occupait et il semble qu'il n'ait pas toujours géré cet argent commun très honnêtement (rire). Dans tous les cas, non l'argent n'est pas tabou, Jésus est vraiment incarnée et il sait qu'on en a besoin pour vivre, les disciples étaient des travailleurs.
    En fait la vraie question qui peur poser problème c'est: que fait-on de cet argent? Dans l'Evangile ici ou là on a des remarques, des paroles et des rencontres qui sont pour Jésus l'occasion de dire quelque chose, mais ce n'est jamais un discours général qui s'appliquerait universellement à tout le monde quelque soit notre situation. Les paroles seront différentes s'il s'agit d'un homme riche ou d'un homme pauvre.

    Dans une interview, Jacques Attali a dit que les Chrétiens ont facilement peur de l'argent et il a aussi écrit dans un livre qui s'intitule "Les Juifs, le monde et l'argent": "Pour un Juif la pauvreté est intolérable, pour un Chrétien c'est la richesse qui l'est". Qu'en pensez-vous?
    A mon avis la remarque est un peu caricaturale et ce qui distingue les Chrétiens des Juifs ne portent pas avant tout sur l'argent. Alors c'est vrai que dans la Bible il semble que la richesse soit considéré comme une bénédiction, "Celui qui est bénit de Dieu, celui qui est aimé de Dieu", reçoit beaucoup, dès cette vie ici sur Terre.
    Après on a par exemple dans la Bible l'histoire de Job, qui est un homme droit et qui est immensément riche, car Dieu le récompense. Puis il est mis à l'épreuve et perd tous ses biens et Dieu regarde comment il va réagir. Dans cette histoire on voit ce combat de Job qui veut être fidèle à Dieu et qui pourtant ne comprend pas pourquoi il se retrouve dans cette situation de détresse physique, morale et matérielle.
    Donc dans la Bible c'est vrai qu'il semble que l'homme riche soit béni de Dieu. Par contre dans l'Evangile les choses changent un peu, on voit que la richesse en soi n'est pas liée à la relation à Dieu; ce n'est pas parce que je suis en bon termes avec Dieu que je vais forcément être riche et inversement, ce n'est pas parce que je suis pauvre ou malade que Dieu m'en veut ou me persécute. Jésus dit que ça n'a rien à voir, il sépare les deux domaines, et rend les choses terrestres à la Terre et ce qui est de l'ordre de la relation à Dieu est différent.

    Dans un article paru dans le journal "La Croix du Nord" ("Dieu ou Mammon, un choix" n°1975 du 22.09.2006), j'ai trouvé cet article qui disait: il faut que les hommes "se montrent habiles en faisant des richesses terrestres non pas un but, mais un moyen de partage, d'accueil et d'amitié".
    Trouvez-vous que c'est compatible avec la société d'aujourd'hui qui se financiarise de plus en plus et qui encourage par conséquent l'individualisme voire même l'égoïsme?
    Il a quand même deux impératifs dans l'Evangile: la justice et la charité. Alors il est évident que la justice à l'époque de Jésus ne se pose pas dans les mêmes termes qu'aujourd'hui, mais on était bien conscient par exemple que les personnes les plus fragiles dans la société comme la veuve et l'orphelin devaient être secourus. Et les Juifs par exemple avaient mis en place des associations de secours qui ont par la suite été reprises par les Chrétiens. Et on voit aussi dans les actes des apôtres que l'un des soucis dans la communauté de Jérusalem est de veiller à ce que personne ne manque de rien et à ce que chacun reçoive selon ses besoins. Ca c'est un idéal qui va perdurer dans l'Eglise.
    Aux IIIème et IVème siècles quand on crée les premières communautés monastiques, ce sont des communautés de travail et ensuite chacun reçoit selon ses besoins. Il y a donc ce soucis de justice qui restera constant tout au long de l'histoire de l'Eglise même si parfois on n'a pas réussi à bien mettre en œuvre ces principes de justice. L'Eglise elle-même a accaparé ces richesses pendant une longue période, mais il y a eu au bout d'un moment une remise en cause de cette attitude avec les Franciscains par exemple.
    Ensuite, les premiers évêques allaient jusqu'à dire que rien ne nous appartenait, qu'on n'avait pas le droit de posséder des terres ou si on les possédait c'était uniquement en gérance, pas pour soi, mais pour tous.

    Justement à ce sujet, dans le même article il est écrit: "Le seul moyen de capitaliser en vue du ciel, c'est de dilapider non de façon égoïste, mais au profit des autres."
    Idéologiquement cela semble se rapprocher de l'idée qu'il n'y a pas de propriété privée et donc se rapprocher de l'esprit du communisme. Pensez-vous que cela explique la vision que les Catholiques doivent avoir du capitalisme?
    Jusqu'à récemment, la fin de la monarchie, c'est vrai que notre société était fondée sur l'esclavage et que le problème de propriété privée ne se posait pas. La question ne pose aujourd'hui sur des termes qui me paraissent assez neuf (compte tenue de la durée de l'existence de l'Homme), mais le problème est toujours le même sur le fond.
    Pour nous les Catholiques, il ne s'agit pas seulement d'avoir une relation avec Dieu, mais aussi avec les autres Hommes. C'est vrai que du coup il faut se demander ce qui signifie "aimer ses frères". Du coup on se pose beaucoup de questions sur le travail, car jusqu'à récemment pour obtenir des richesses il fallait travailler et se donner de la peine, alors qu'aujourd'hui des gens font travailler l'argent et s'enrichissent énormément sans vraiment s'en donner la peine, simplement en spéculant. Il y a là quelque chose de choquant pour nous Catholiques. L'Eglise dans son discours souligne qu'il y a là quelque chose de déréglé, surtout quand ces richesses ne profitent qu'à un nombre très restreint de personnes. Il y a des pans entiers de la population qui sont marginaux au point de vue du travail et qui le resteront et c'est quelque chose dont on ne peut se satisfaire. On se demande vraiment si aujourd'hui la société dans laquelle on vit a un soucis commun, et c'est valable aussi à l'échelle du monde. Par contre c'est vrai qu'il y a des mécanismes économiques qui ont leurs lois et c'est comme ça, il y a une autonomie des personnes et des gouvernements. Mais quand on sait que dans les années 60 on disait que le prix de quelques avions de guerres américains B-52, servirait à éradiquer la lèpre dans le monde... Les intérêts économiques ne vont pas toujours dans le sens de l'Homme.

    L'Europe est de vieille tradition catholique, les Etats-Unis sont de tradition protestante, pensez-vous qu'il y a là un conflit idéologique au niveau des différentes Eglises qui a pu influencer l'économie?
    Oui, je pense qu'historiquement les protestants ont développé un discours sur l'économie qui était très différents de celui des Catholiques. Le développement du commerce par exemple, et de l'économie en général a été bien plus offensif chez les Protestants que chez Catholiques. En plus dans les pays de vieille tradition catholique comme la France, on est plus méditerranéen donc on va avoir tendance à travailler la terre, alors que les Protestants ont pris une certaine distance par rapport à ce genre d'activité surtout qu'on les avait parfois chassés et dépossédés donc ils ont été obligés de se reconstruire autrement en faisant valoir leur talents autrement qu'en travaillant la terre. Et pour le commerce on voit par exemple les Pays Bas qui se sont énormément développé à cause ou grâce à cette mentalité qui était directement liée à la religion.
    Cela dit, je crois qu'effectivement il est important de noter qu'on n'a jamais vu se développer autant d'institutions charitables, tous ces organismes, ces associations qui font appel aux dons, ce sont des sommes colossales qui sont ainsi récoltées. On fait appel à la générosité et c'est très bien, mais il ne faut pas que cela nous fasse oublier les principes de base comme la justice et qu'on efface pas tout avec un don. Il ne faut pas que cette charité devienne perverse car on ne s'attaque pas profondément aux situations d'injustice.

    Est-ce que dans cette optique, l'Eglise va alors encourager certaines actions comme le commerce équitable?
    Disons que je pense qu'il y a dans ces circuits de commerce équitable beaucoup de Chrétiens et Catholiques qui sont engagés, mais de façon personnelle. Ce n'est pas pour mettre leur foi en avant ou pour suivre ce que dit l'Eglise, c'est avant tout car c'est cohérent avec leur foi. Mais il n'y a pas d'ordre explicite qui viendrait de l'Eglise, même si Jean-Paul II a eu en son temps des discours assez forts sur l'économie, et qu'on retrouve des invitations à réfléchir à notre manière de consommer.

    Pensez-vous qu'aujourd'hui encore il existe des professions vers lesquels les Catholiques vont avoir tendance à se tourner à l'image des Juifs qui par tradition ont longtemps occupé des postes dans la finance ou dans le commerce?
    J'avoue que je ne me suis jamais vraiment posée la question... Je n'ai pas l'impression qu'il y ait une tendance qui ressorte aujourd'hui. Je pense que les Catholiques sont présents partout, qu'ils n'ont pas de spécialité dans tel ou tel secteur et que rien ne nous est interdit, bien qu'évidemment, avec notre vieille tradition latine, on a cette habitude du travail de la terre, alors qu'à l'inverse on avait une réserve sur les activités bancaires, il y avait une espèce d'interdit à ce niveau. Mais les choses ont quand même pas mal évolué à ce niveau là aujourd'hui et je ne pense pas il y ait une sectorisation de l'activité des Catholiques.

    Dans la vie de tous les jours, on sait qu'il n'y a pas d'interdits alimentaires pour les Catholiques comme il peut en exister dans d'autres religions, mais y a t-il des règles vestimentaires à respecter plus ou moins lorsqu'on est Catholique?
    Je disais tout à l'heure qu'au niveau de l'activité professionnelle, rien ne nous est interdit, c'est la même chose au niveau de l'habillement. Nous réprouvons ce qui est immoral, ce qui est choquant, provoquant, mais au niveau de la discipline de vie là aussi tout est donc autorisé pourvu que l'on ne scandalise personne, que l'on ne blesse la pudeur de personne. On parlera peut être de "modestie", mais sans plus.

    En ce qui concerne la modernité, les nouvelles technologies comme l'Internet ou la téléphonie mobile, certaines règles sont-elles à suivre quand on est Catholique?
    Je pense que tout ça c'est très bien, même si moi personnellement je ne suis pas très au point là-dessus. Je n'ai pas vraiment l'utilité de l'ordinateur ou de l'Internet dans mon travail mais j'ai des confrères qui sont à la pointe de la technologie, qui sont vraiment experts dans le maniement de tous ces instruments et j'avoue que quelques fois je leur ai demandé un service pour me trouver un texte ou une information précise. C'est vrai que ces nouvelles technologies peuvent être très utiles. Mais des fois c'est vrai que ça peut aussi amener des interrogations, surtout quand on voit à quelle vitesse tout cela évolue, que ce qu'on achète est obsolète deux mois plus tard en tout cas c'est ce que l'on nous dit ou ce dont on veut nous persuader. Du coup on a l'impression que les gens ne sont pas tellement libre par rapport à ce discours, sont très influencés, il y a ce problème du paraître. Dans certaines familles surendettées, on retrouve quand même tous ces produits, le téléviseur, le dvd etc. et le tout dernier cri... Encore une fois il y a quelque chose de déréglé dans la manière de se servir de ces avancées technologiques.

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