• Interview d'une famille juive sur divers points liés à l'argent et à la consommation

    Vous avez été élevée dans la tradition juive, que vous a-t-on appris du regard à porter sur l'argent, de la religion que l'on pouvait avoir avec l'argent?
    L'une des premières choses que l'on m'ait enseigné quand j'étais petite c'était que les Juifs n'exerçaient pas de métiers comme celui d'agriculteur, parce qu'historiquement, ils n'avaient jamais pu avoir de terres. Mon père est d'origine polonaise et ma mère est née en Belgique, et dans leurs deux familles ils ne pouvaient pas avoir de terres donc ils occupaient des métiers dans le commerce, des métiers usuriers.C'est une tradition d'être usurier quand on est Juif, parce que pour la religion catholique ce n'est pas bien de prêter de l'argent et de s'enrichir de cette façon, alors ce sont les Juifs qui s'en sont occupés. C'est aussi pour ça que pendant longtemps, les grands banquiers étaient souvent des Juifs. Donc voilà c'est cette tradition très ancienne qui a fait que les Juifs ont pris pour habitude de travailler dans des commerces. Même dans les ghettos c'était comme ça: sans être forcément un grand commerçant, on avait au moins un petit étal.


    Jacques Attali a publié un livre qui s'intitule "Les Juifs, le monde et l'argent" et dans l'une de ces interview il a dit: "Pour un Juif la pauvreté est intolérable, pour un Chrétien c'est la richesse qui l'est". Qu'est ce que cela vous inspire?
    Moi je n'ai pas du tout été éduquée dans ce sens, je n'ai jamais entendu qu'il fallais être riche et avoir absolument beaucoup d'argent. Mes parents avaient beau être commerçants ils n'étaient pas très riches, des jours avec et des jours sans, mais c'est vrai que j'ai habité Anvers, la ville diamantaire, et c'est vrai qu'il y avait beaucoup de riches, voire même très riches. Je suis allée dans une école juive jusqu'à mes 18ans et 80% des parents travaillaient dans le diamant, à différents niveaux bien entendu, mais je n'ai jamais ressenti cette pression et il ne faut pas s'imaginer que parce qu'on était juif et qu'on travaillait dans le diamant on était forcément millionnaire!


    En comparaison avec les Juifs, on entend souvent que les Chrétiens ont "peur de l'argent". Vous trouvez que c'est vrai?
    Peur de l'argent peut être pas, mais peur d'en parler, sûrement du moins c'est comme ça que je le ressens. C'est vrai que chez nous les juifs, il n'y a pas ce tabou à propos de l'argent. Moi dans ma famille et parmi mes amis juifs, on n'a pas peur de dire combien on gagne ou si on a des dettes! On n'a pas ce tabou, on en parle très facilement, ça ne me dérange pas du tout. Mais c'est vrai que parmi mes autres amis, non juifs, ça passe moins bien, surtout qu'effectivement on vit dans un pays de vieille tradition catholique donc cette gêne est restée.


    On l'a vu, les évènements de l'histoire et la tradition juive ont fait que les juifs n'avaient pas de terres et se sont tournés vers d'autres métiers. Vous pensez qu'aujourd'hui encore il existe des professions vers lesquels les juifs vont avoir tendance à se tourner?
    Disons que par tradition, on va peut être avoir tendance à se tourner vers des professions indépendantes: commerçants, banquiers, notaires, avocats, médecins... C'est vrai que dans ma génération, on a peut être eu tendance à se tourner vers ces métiers, ne pas être l'employé de quelqu'un, ne pas être dépendant de quelqu'un et aussi à reprendre l'activité de ses parents. Mais on est venus après la guerre, donc c'était aussi une façon de se libérer, de montrer qu'on pouvait être forts malgré ce qui était arrivé aux juifs. Maintenant ça va peut être changer pour les nouvelles générations, qui font des études très diversifiées, qui ne peuvent plus ou ne veulent plus faire la même chose que leurs parents donc cette tendance va peut être s'inverser pour les nouvelles générations qui ne seront pas gênés de travailler pour quelqu'un.


    Et quelle vision vous avez du capitalisme? Est-ce que c'est quelque chose dont on vous parlait plus petite, à l'école ou même que les rabbins abordaient?
    Je n'ai pas souvenir qu'on m'ait un jour inculqué des règles générales à ce sujet, que ce soit chez moi ou à l'école, non. Moi je n'ai pas ressenti que la religion pouvait influencer telle ou telle idée sur le capitalisme.Maintenant l'argent c'est aussi un moyen de parvenir à un niveau social plus élevé, que les parents n'avaient pas eu et c'est donc un moyen de prouver à l'autre qu'on est tout à fait capable de réussir.

    "L'argent n'est jamais une fin en soi" et si on en a c'est aussi pour en faire partager les autres. Trouvez-vous que c'est compatible avec la société d'aujourd'hui qui se financiarise de plus en plus et qui encourage par conséquent l'individualisme voire même l'égoïsme?
    Oui quand même. J'ai fait partie pendant longtemps d'un mouvement comme celui des scouts, mais chez les juifs, et là on nous apprenait énormément à aller vers l'autre, à aider l'autre etc., on allait faire des collectes régulièrement, et à Anvers il y a encore beaucoup de quêtes qui sont faites, par le porte à porte dans les quartiers juifs.Par exemple là ou j'habitais en Belgique et c'est aussi le cas aujourd'hui en France, dans tous les magasins juifs il y a une petite cagnotte où on met de l'argent pour la communauté juive locale ou pour envoyer en Israël. Et mettre de l'argent dedans pour les juifs c'est quelque chose de religieux qui nous sera rendu après, c'est pour le bien de la communauté dont on fait partie. Par exemple quand je suis allée en Israël je suis allée dans un hôpital où toute une partie avait été construite grâce à des dons de juifs qui habitaient à l'étranger et qui donnent énormément.<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>En fait c'est vrai qu'on fait toujours des dons très ciblés. Par exemple, je n'y avais jamais réfléchi mais c'est vrai que ne crois pas que beaucoup de juifs envoient au Téléthon... Je ne sais pas pourquoi, il n'y a pas de raison! Quand on y réfléchi, c'est bête en fait, mais c'est comme ça. C'est vrai que les dons sont toujours intracommunautaires. Je crois que c'est cette identité juive qui prend le dessus et les évènements de l'histoire ont beaucoup joué la dedans aussi. Mais c'est vrai que je viens d'une communauté assez fermée: j'habitais dans le quartier juif d'Anvers, je suis allée à l'école juive jusqu'au Bac, j'étais dans un mouvement de jeunesse juive pendant des années, et jusqu'à l'âge de 18ans je n'ai pas eu un ami non juif alors ça doit aussi conditionner mon point de vue (rires)... mais comme beaucoup de juifs ont été élevés comme ça, je pense que c'est pour ça que les dons intracommunautaires sont si importants.

     


    Vous parliez de l'identité juive, et ce à quoi on pense rapidement ce sont les interdits alimentaires. Ces règles sont toujours en vigueur aujourd'hui?
    Alors ici non, parce qu'on ne mange pas kasher chez nous, mais sinon oui ces règles sont encore très en vigueur dans beaucoup de familles juives. Après de toute façon même si on voulait manger kasher ça serait très dur parce qu'ici à Lille la communauté juive est très restreinte, il n'y a pas de boucherie kasher et même dans les grandes surfaces qui proposent un rayon spécial depuis quelques temps, on n'y trouve jamais rien! (rires) Alors certaines familles juives très pratiquantes font venir leurs produits de Belgique ou des Pays-Bas mais c'est un vrai casse-tête. Les musulmans ont beaucoup plus de choix que nous, mais en même temps ils sont beaucoup beaucoup plus nombreux! Après je suppose qu'à Paris vouloir manger kasher pose moins de problème, on trouve de quoi dans le Marais et d'autres arrondissements. Et en Israël là c'est la loi alors on ne se pose même pas la question. Et puis même en France ça peut être très différents d'une communauté à une autre. Par exemple c'est vrai que les juifs qui viennent du Maroc ou d'Algérie (sépharades) vont vouloir conserver cette tradition de manger kasher, parce que dans leur jeunesse ils mangeaient halal et qu'ils n'envisagent pas de manger quelque chose de "taref" (non kasher, littéralement "déchiré"). Par contre les juifs qui viennent d'Europe de l'Est (ashkénazes), n'ont pas cette tradition. Sinon pour les autres traditions alimentaires, même pour Hanoukka (la Fête des Lumières) ou Rosh Hashana (Nouvel An) on ne mange pas kasher. Il n'y a que pour Pâques (Pessa'h) qu'on ne mange pas de pain et à Yom Kippour (Le Jour du Pardon) qu'on jeûne pendant 25 heures, sauf mon fils qui n'a pas envie de jeûner! (rires)

    Quand on pense interdits alimentaires on pense généralement aux musulmans, mais pourtant la liste des interdits alimentaires pour les juifs semble bien plus contraignante...
    Oui il y a un tas d'aliments interdits pour différentes raisons et il y a surtout l'interdiction de mélanger la viande et les produits laitiers ("Tu ne cuiras pas le veau dans le lait de sa mère"). Si on est pratiquant quand on mange de la viande on ne peut pas consommer de produits laitier pendant un certain nombre d'heures après, on ne peut pas mettre ces aliments dans les mêmes plats. Par exemple ma sœur qui est très pratiquante suit ce principe et possède deux batteries de casseroles, l'une pour la viande et l'autre pour les produits laitiers, un évier pour chaque type de produit et des vaisselles différents comme ça il n'y a pas de mélange. De la même façon que si elle mange de la viande sur la nappe de la table, si on veut manger un yaourt ou même boire un café au lait, on va soulever un coin de la nappe pour manger sur la même nappe et ne pas "mélanger" les deux aliments.



    Même sans être pratiquants, vous avez quand même élevés vos enfants dans la tradition juive. Après, à eux de faire ce qu'ils veulent?
    Oui, voilà rien de plus. On fête les moments importants, on allume les bougies etc. Et évidemment on ne fête pas Noël, donc ici un 25 décembre il n'y a pas de sapin, pas de repas spécial, pas de cadeaux. Les enfants ne s'en sont jamais plains, sauf pour dire qu'à partir du 1er décembre, les autres enfants ne parlaient que de ça à l'école et qu'eux ils n'avaient rien à dire dessus! (rires)Mais la question ne s'est jamais posée, c'était comme ça et on n'envisageait pas de faire autrement. Par exemple quand les enfants manquaient la classe pour une fête juive je l'écrivais, je ne disais pas que c'était pour "raison familiale". Ca a toujours été très clair pour tout le monde, leurs enseignants, leurs amis etc. : ils sont juifs c'est comme ça.

    Au niveau des règles vestimentaires, le port de la kippa pour les garçons par exemple, vous trouvez que c'est très en vigueur aujourd'hui?
    Pas chez nous, vu que même en ayant élevé les enfants dans la tradition on ne les a pas élevé dans la religion, ce qui est très différent. Mais chez ma sœur, c'est le cas, les garçons portent la kippa et les filles mariées portent soit un voile soit un perruque parce que si on est marié il ne faut pas montrer ses cheveux à d'autres hommes, extérieurs au foyer qu'ils soient de la famille ou non. La perruque ça se fait de plus en plus d'ailleurs parce que ça n'a pas la même connotation que le voile...Et quand j'étais jeune et aujourd'hui dans certains quartiers juifs traditionalistes à Paris, les garçons portent la kippa et les jeunes filles ne vont pas sortir sans une jupe longue et des manches longues, elles ne vont ni en pantalon ni sans manches. C'est vrai que les règles vestimentaires sont encore assez respectées aujourd'hui, mais on s'en rend peut être moins compte parce que les juifs traditionalistes ne vont pas à l'école laïque, ils vont dans des écoles juives parce que de toute façon ils ne peuvent pas aller à l'école le samedi matin (Shabbat) tout comme les enseignants traditionalistes d'ailleurs. Donc on s'en rend peut être moins compte de ces règles vestimentaires. Ici par exemple le rabbin de notre synagogue envoie ses enfants étudier à Paris toute la semaine dans des écoles juives pour qu'ils puissent respecter cette tradition. Il y a aussi ces hommes extrêmement religieux comme on peut voir dans certains quartiers de Jérusalem, ceux qui portent les grands manteaux noirs avec les grands chapeaux de fourrure, qui ont la même tradition vestimentaire que dans les ghettos de 1850... C'est avant tout pour rester dans la tradition pure et dure, même s'il fait 40° à l'ombre, mais ils sont quand même marginaux, surtout en France!


    A l'inverse des traditionalistes, on voit depuis quelques années émerger un autre style vestimentaire juif, celui des jeunes parisiens "fashion", qui portent des marques, et qui montrent ostensiblement leur richesse et leur appartenance à la culture juive. Qu'est-ce que vous en pensez?
    Ha oui! Nous on appelle ça "les juifs du 16ème". Disons qu'alors qu'eux vont avoir tendance à toujours mettre leur religion juive en avant, nous même si on ne la cache pas, même si on n'en a pas honte, ça n'est pas la première chose qu'on va voir chez nous. Après généralement ça vient très vite dans les discussions et dans ce cas on répond aux questions et aux interrogations, mais non on n'a pas envie de mettre notre judaïsme en avant comme ça. On ne réprouve pas, mais on ne s'y identifie pas du tout surtout qu'à Lille c'est quand même beaucoup moins visible qu'à Paris par exemple.


    En ce qui concerne la modernité, les nouvelles technologies comme l'Internet ou la téléphonie mobile, certaines règles sont-elles à suivre quand on est juif?
    On ne nous dit rien, il n'y a aucun interdit, sauf évidemment samedi si on fait Shabbat où on n'a pas le droit de toucher à l'interrupteur pour la lumière alors utiliser Internet ou le portable, ça non! Mais il n'y a pas de retenue, de méfiance, au contraire, il vaut mieux être au courant, être à la pointe pour le pas se laisser déborder et être à la traîne. Nous notre rabbin par exemple est "au top du top" à ce niveau là: surfer, envoyer des mails...Maintenant, les hommes extrêmement religieux comme on en a parlé tout à l'heure, eux ne regardent probablement pas la télévision par exemple mais c'est surtout parce qu'on peut y voir des femmes dénudées et qu'ils suivent certains préceptes liés à l'image de l'autre. C'est aussi une négation complète du monde qui les entoure, y compris de l'Etat d'Israël vu que le Messie n'est pas encore arrivé. Mais c'est un groupuscule très très marginal, quand on est Monsieur Tout-le-monde non, on n'a pas de règles à suivre par rapport à ces nouvelles technologies, on n'est pas des Amish! (rires)


    Etre Juif pour vous c'est avant tout suivre une religion ou faire partie d'une culture?
    C'est une culture. Encore une fois je n'ai pas élevé mes enfants dans la religion juive, mais dans la tradition juive. Et il y a des gens qui font encore moins que moi, qui suivent encore moins de préceptes que moi et qui se sentent pourtant juifs.


    Propos recueillis le 13.10.2006


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